Saint Jean-Baptiste dans le désert

© Musée départemental Georges de La Tour, Vic-sur-Seille / photo F. Doncourt

Domaine : Beaux-Arts

Titre : Saint Jean-Baptiste dans le désert

Auteur / Exécutant : Georges de La Tour

Date : Vers 1649

Matière et technique : Huile sur toile

Dimensions : Longueur :    Largeur : 101 cm   Hauteur : 81 cm   Diamètre :   

Musée : Musée départemental Georges de la Tour – Vic-sur-Seille (57)

Numéro d'inventaire : Achat, 1994 - Inv. MV 1995.1.1

Descriptif

L’apparition d’une toile inconnue dans un corpus aussi limité que celui de Georges de La Tour – moins de quatre dizaines d’œuvres conservées attribuables avec certitude à sa main – constitue un événement d’une importance considérable. Ainsi, quand en 1993, Pierre Rosenberg reconnut un tableau du maître lorrain dans une peinture « plutôt terne » (Cuzin et Salmon, 1997, p. 118) représentant saint Jean-Baptiste, l’émoi suscité par cette découverte fut grand. La mobilisation de l’État et des collectivités permit alors au Département de la Moselle d’acquérir la toile, pierre fondatrice du musée ouvert en 2003 à Vic-sur-Seille, la cité natale du peintre.

Dernier prophète de l’Ancienne Alliance et, d’une certaine façon, premier martyr de l’Alliance Nouvelle, désigné par les textes bibliques comme le Précurseur, Jean-Baptiste a inspiré de nombreux artistes, parmi lesquels figurent en bonne place le Caravage et ses imitateurs. Des épisodes que font connaître les évangiles, Georges de La Tour a pour sa part retenu le moins pittoresque assurément, celui de la retraite solitaire au désert. Un adolescent dont la maigreur trahit les rigueurs de l’ascétisme nourrit de quelques menues brindilles un agneau dont seule la tête surgit de la pénombre. De sa main gauche, le garçon à l’abondante chevelure tient une croix longue et fine qui forme avec la légère courbure de son dos une parallèle presque parfaite. À l’arrière-plan, quelques touches paraissent suggérer la présence, à portée de main, d’un, voire de deux livres (Thurnherr, 2016, p. 160), les Testaments peut-être dont Jean-Baptiste assure la jonction.

À la simplicité du sujet, unique et original dans le « sanctoral » de La Tour où figurent pourtant plusieurs « séries », répond une extrême économie de moyens. Le « dépouillement plastique » se trouve poussé ici à son « extrême limite » (THUILLIER, 1995, p. 35). La palette, presque monochrome, se réduit à un camaïeu de bruns, « quelques tonalités de cendre et de terre cuite » (Cuzin et Rosenberg, 1997, p. 268), sans même qu’on y trouve le vermillon si caractéristique de La Tour. En outre, l’absence de toute source lumineuse extérieure est frappante : nulle bougie, point de lanterne, pas davantage de torche, en somme aucun de ces éléments inséparables des « nocturnes » du maître.

En dépit de sa singularité manifeste, l’attribution du Saint Jean-Baptiste à Georges de La Tour n’a guère été contestée que par l’une ou l’autre voix isolées. L’étude de l’œuvre, après un examen en laboratoire et une légère intervention, a suscité la quasi-unanimité des spécialistes, non seulement au sujet de sa paternité, mais aussi de sa datation. Selon toute vraisemblance, cette dernière se situe quelques années seulement avant la mort du peintre (1652), vers 1649 ou même plus tard, comme le suggère la comparaison avec le Saint Sébastien en hauteur du musée du Louvre (Cuzin, 2010, p. 180). Le tableau de Vic-sur-Seille apparaît de la sorte comme le dernier opus, et, peut-on penser, le legs ultime de La Tour. L’hypothèse d’une datation plus précoce a toutefois été avancée ; ainsi, pour Edmund Pillsbury (1996, p. 236), il convient de retenir plutôt la décennie 1630.

Bien que les convictions religieuses de Georges de La Tour demeurent un complet mystère, il est permis de voir dans le Saint Jean-Baptiste au désert l’aboutissement d’une évolution non seulement esthétique, mais peut-être aussi spirituelle. Comment, en outre, ne pas établir un lien entre le minimalisme pictural, qui atteint les « limites du rien » (CUZIN, 2010, p. 180), et la situation effroyable de la Lorraine entre 1638, date de l’incendie de Lunéville ayant anéanti l’atelier de l’artiste, et la fin de la guerre de Trente Ans, avec laquelle coïncide peu ou prou la création de la toile ? Dévasté par les troupes de mercenaires durant cette décennie, le duché a subi sans discontinuer violences, destructions, famines et épidémies. De telle manière que, par-delà le silence du tableau, on peut entendre comme « un cri » (Thuillier, 1995, p. 38), vox clamanti in deserto.

Quelle fut la destination du Saint Jean-Baptiste ? Le développement du mouvement érémitique dans la région pendant la première moitié du XVIIe siècle permet de penser « qu’une telle image put orner la retraite champêtre d’un pieux solitaire » (Choné, 1996, p. 134). Elle est aujourd’hui offerte à tous, là où Georges de La Tour vit le jour.

Philippe Hoch

Bibliographie

- CHONÉ (Paulette), Georges de La Tour : un peintre lorrain au XVIIe siècle, Paris, Casterman, 1996.
- CUZIN (Jean-Pierre), Figures de la réalité : Caravagesques français, Georges de La Tour, les frères Le Nain, Paris, Hazan, INHA, 2010.
- CUZIN (Jean-Pierre) et SALMON (Dimitri), Georges de La Tour : histoire d'une redécouverte, Paris, Gallimard, Réunion des musées nationaux, 1997.
- CUZIN (Jean-Pierre) et ROSENBERG (Pierre) (dir.), Georges de La Tour [cat. exp., Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 3 octobre 1997-26 janvier 1998], Paris, Réunion des musées nationaux, 1997.
- PILLSBURY (Edmund P.), Condition and Quality, in CONISBEE (Philip) (dir.), Georges de La Tour and his World [cat. exp., Washington D.C., National Gallery of Art Fort Worth, Kimbell Art Museum], Washington D.C., National Gallery of Art, 1996, p. 233-237.
- THUILLIER (Jacques), Saint Jean-Baptiste dans le désert, Metz, éd. Serpenoise, 1995.
- THURNHERR (Laurent), Notice i SALMON (Dimitri) et ÚBEDA DE LOS COBOS (Andrés), Georges de La Tour [cat. exp. Madrid, Musée national du Prado, 28 février - 12 juin 2016], Madrid, Prado, 2016, p. 160-161.